La fuite en avant de la micro-informatique

Laurent POULAIN


Retour au Sommaire On constate depuis plusieurs années un véritable dérapage dans le milieu de la micro-informatique. Les apparitions de nouveaux produits se succèdent à un rythme effréné, et les ordinateurs deviennent obsolètes de plus en plus rapidement.

En 1991, lors de l'apparition des premiers 486, on vendait encore des PC à base de 8086, soit un écart de 3 générations de processeurs (8086, 80286, 80386 et i486). Les logiciels nécessitant au moins un 80286 commençaient à faire leur apparition, et les logiciels 32 bits (prévus pour 80386 ou plus) étaient fort rares.

A l'heure actuelle, on constate que l'écart s'est resserré à une génération (Pentium et Pentium Pro). Ainsi, on ne trouve plus que deux générations de processeurs vendus sur le marché. On pourrait se réjouir d'un tel fait en se disant que les logiciels sont enfin optimisés pour notre processeur flambant neuf. Si c'était vrai! Rares sont les applications qui utilisent à fond les possibilités des processeurs. Pire! L'obsolescence du matériel est de plus en plus rapide. Pour exemple, le Pentium 90 est passé en un an de processeur haut de gamme à processeur dépassé et arrêté d'être construit par Intel. Le 8086 a eu une durée de vie bien plus longue que ca!

Alors qu'à première vue les prix ne cessent de chuter, le matériel neuf est toujours au même prix. Compaq et son annonce d'ordinateurs à $1000 est tout sauf original. En effet, les spéculations autour d'un PC descendant en-dessous de la barre psychologique des 5000 francs HT date de ... 1987! La différence est qu'à l'époque, il s'agissait de PC-XT. En fait, les constructeurs ne changent pas les prix mais changent la configuration proposée. Par contre, le prix du matériel que l'on a acheté, lui, dégringole à une vitesse vertigineuse.

Les raisons de ce dérapage sont dues à la mutation du marché du PC vers un marché de consommation. Cette mutation a commencé vers le début des années 90, quand certains éditeurs de logiciels ont osé demander une configuration haut de gamme, rompant avec le fardeau qu'est le parc existant. Petit à petit, ce mouvement s'est généralisé et a atteint son point d'orgue avec Windows 95, lorsque les éditeurs furent encouragés par Microsoft à purement et simplement ignorer les dizaines de millions de PC équipés de Windows 3.x pour ne s'intéresser à un parc encore restreint - mais en très forte croissance.

Il est évident que le passage à un marché de consommation (qui plus est en explosion) est une source de profit colossale pour l'industrie de l'informatique - c'est d'ailleurs vers cette période que l'on commença à parler de la fortune de Bill Gates. Mais il n'y a pas que ca. Il y a en partie des raisons plus défensives qu'offensives. Le but est parfois plus de garder son chiffre d'affaire que de le faire exploser.


Les Vendeurs de PC

Entre les fabricants (constructeurs ou assembleurs) de PC, la concurrence est devenue ces temps-ci acharnée. A tel point que les seuls segments à peu pres rentables sont au nombre de deux:

  • Le créneau des portables: ce marché a trois caractéristiques fort avantageuses pour les vendeurs de PC. Il exclut tout d'abords bon nombre d'assembleurs et autres fabricants taïwanais ayant la fâcheuse habitude de faire baisser les prix. Ensuite, il est quasiment réservé à un public de professionnels toujours en déplacement (commerciaux, ...) et donc ne pouvant se passer d'un portable. Finalement, la présence de nombreuses normes encore complètement propriétaires permet de se faire de confortables marges sur de coûteuses mises à jour ou réparations.
  • Le marché des PC haut de gamme: ce marché propose les dernières avancées technologiques (processeur dernier cri, ...) qui ont la particularité d'être toujours fort chères. Ainsi, un (hypothétique) processeur 300 MHz flambant neuf coûtera plus de 1,5 fois plus cher qu'un processeur à 200 MHz.

Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi les vendeurs intègrent immédiatement les dernières technologies à leur catalogue. La fructueuse technologie d'aujourd'hui diminuant déjà de prix doit au plus tôt être remplacée par la technologie de demain, génératrices de meilleures marges. De même, on comprend d'autant mieux le faible attrait qu'a eu le NC (Network Computer) à $500 auprès de constructeurs tels que Dell ou Gateway 2000.


Intel

La firme d'Andy Groove a une (grosse) part de responsabilité dans ce dérapage. En effet, la stratégie d'Intel est d'empêcher ses concurrents (à savoir Cyrix et AMD) de le rattraper en proposant toujours de nouvelles versions de ces processeurs, toujours plus performantes, prétextant la loi Moore (1). Dans l'histoire, Intel tire bien son épingle du jeu car il en retire un profit colossal et une croissance impressionnante (+35% pour l'année 96!). Ainsi, si le chiffre d'affaires d'Intel (21 MM$ pour l'année 1996) est bien inférieur à celui d'IBM (72 MM$), les deux firmes ont quasiment le même profit pour 1996! (1,9 MM$ pour Intel contre 2 MM$ pour IBM). Dans ces conditions, Intel peut se permettre d'investir dans de coûteuses usines permettant de fabriquer sa prochaine version de processeurs.

Le Pentium menacé de chômage?

Mais la dernière trouvaille marketing d'Intel, à savoir la technologie MMX, est une manoeuvre beaucoup plus défensive que précédemment. Le but de la technologie MMX est de justifier l'achat de processeurs encore plus puissants.

En effet, si la puissance des processeurs n'a cessé d'évoluer, il n'en n'est pas de même pour le reste des composants du PC qui n'arrivent plus à suivre la vitesse du CPU. Résultat: pour la plupart des applications, un processeur rapide n'est d'aucune utilité, car il passe son temps à attendre le reste du matériel.

Les seules exceptions étaient encore les jeux en 3D (demandant beaucoup de calculs) et certain logiciels tels les logiciels de retouche d'image. Or, ces dernières années, l'anatomie du PC s'est spécialisée avec l'apparition de cartes graphiques et sonores dédiées. Ainsi, les dernières cartes graphiques ont processeurs dédiés à la capture vidéo et/ou à la 3D. Les cartes sonores ne sont pas en reste car beaucoup intègrent maintenant un DSP (processeur dédié à la musique) et peuvent accéder à la mémoire sans passer par le processeur central. Le CPU ne devient plus que le chef d'orchestre du PC. Autrement dit, le nombre d'applications tirant partie de processeurs sur-puissants se réduit de plus en plus à quelques niches, et le CPU trop puissant se retrouve en quelque sorte au chômage, les autres périphériques faisant le travail pour lui. Dans ces conditions, difficile de justifier l'achat d'un processeur avec un prix haut de gamme, aussi puissant soit-il.

La technologie MMX est destiné à inverser la tendance et à redonner du travail au processeur. En effet, cette technologie prône un retour à une gestion centralisée autour du CPU. Le but est de redonner au processeur tout le travail que les cartes graphiques et sonores étaient habituées à faire pour délester le processeur. Ceci permet de remettre la pression sur le CPU, redonnant ainsi un argument de vente ("Vous voulez pulser votre affichage graphique? Achetez donc un processeur plus performant!").

Ironie de l'histoire, à peine entend-on parler du MMX que déjà le MMX 2 est annoncé ainsi que le bus à grande vitesse AGP! Une fois de plus, la firme d'Andy Groove se lance dans une fuite en avant. Une fois de plus, ce sont les utilisateurs qui se sentiront très vite dépassés.


L'avenir

Mais le fait que l'on n'ait plus besoin de processeurs surpuissants pour un PC de bureau pose problème à bien plus de monde qu'Intel. Car le processeur est l'argument principal pour le remplacement du PC et de nombreuses autres compagnies doivent leur croissance fulgurante du fait de ces remplacements de plus en plus rapides. A commencer par Microsoft qui grâce à "l'impôt PC" (2) s'assure de confortables revenus réguliers et croissants.

On peut se douter que Microsoft et Intel ne vont pas rester les bras croisés. On peut imaginer qu'Intel, avec son bus AGP, compte à terme intégrer le processeur graphique au CPU, écartant ainsi la concurrence des cartes graphiques. De même, le PC 98 (annoncé par Microsoft et Intel) devrait offrir de nouvelles fonctionnalités au prix d'un changement de PC. On peut dors et déjà se dire que le PC 99 ne tardera pas à pointer son nez le moment venu.

Quoi qu'il en soit, la partie ne sera pas facile, et il sera intéressant de suivre les mouvements du tandem Wintel pour justifier le changement de parc de PC.


(1) la loi Moore, du fondateur d'Intel stipule que la puissance des processeurs double tous les trois ans. Bien que totalement empirique, cette loi s'est jusqu'à présent vérifié. Mais n'est-ce pas un prétexte pour justifier l'obsolescence du matériel?

(2) le fait que Windows, voire Office soit livré en standard avec la plupart des PC de marque permet à Microsoft de faire repayer à une entreprise une licence à chaque fois qu'elle renouvelle un PC, même si celle-ci possède déjà le nombre de licences voulues.