A l'intérieur de Microsoft

Conclusion

Laurent POULAIN


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Conclusion

Et pourtant la machine tourne

Dans le monde de l'informatique, beaucoup de personnes se demandent (la plupart avec dégoût) comment Microsoft, qui fournit des produits de qualité parfois si médiocre, arrive à avoir autant de succès. La réponse la plus communément admise dans certains milieux est que le monde est peuplé d'imbéciles qui n'ont rien compris à rien. Cependant, la vérité est en fait plus nuancée. Jetons un coup d'oeil aux raisons de chacun de se prendre au jeu de Microsoft:

  • certains journalistes (1)
    • il est bien plus facile de recracher texto le message marketing de Microsoft que de faire correctement son travail (2)
    • il est parfois fort lucratif d'afficher des titres racoleurs (combien de fois avez-vous lu "Révolutionnaire!" sur la couverture de revues spécialisées?)
  • les partenaires Microsoft
    • La firme de Bill Gates impose un cruel dilemme à ses partenaires potentiels: elle offre des avantages à court terme (comme vendre à prix réduit les licences Windows aux vendeurs OEM) mais des inconvénients à long terme (tous les vendeurs de PC sont maintenant pieds et poings liés). Entre les deux, les partenaires potentiels n'ont pas toujours le choix.
  • les entreprises qui choisissent Microsoft
    • choisir une solution alternative a un coût: elle ne garantit aucunement que toutes les applications actuellement utilisées dans l'entreprise ont été portées sous le nouvel environnement (trouver l'équivalent ne suffit pas toujours), que tous les documents pourront être intégralement récupérés et qu'il n'y aura aucun problème de compatibilité avec les partenaires, les clients ou les fournisseurs. Le fait de devoir reformer le personnel au nouvel environnement constitue bien souvent à lui seul un facteur rédhibitoire.
    • maintenant que tous les PC qu'achètent les entreprises ont Windows voire Office de préinstallé, pourquoi donc endurer la pénible épreuve que constitue le renouvellement logiciel du parc?
    • la sécurité professionnelle: acheter Microsoft, c'est l'assurance que personne ne remettra en cause votre choix. Si un directeur informatique choisit d'utiliser Windows NT pour un serveur d'entreprise et s'aperçoit par la suite que le choix n'est pas judicieux, personne ne lui en tiendra compte. Si il choisit une solution alternative telle que Linux et que cette solution s'avère être la mauvaise, ses supérieurs seront nettement moins compréhensifs.
  • le cyber-plouc (3)
    • il est bien plus glorifiant de parler de quelque chose de révolutionnaire que d'une trop banale évolution, si courante en informatique,
    • le cyber-plouc ne comprenant pas de quoi il parle, comment vouez-vous qu'il réalise les âneries qu'il profère?
  • l'utilisateur final
    • quand vous n'y connaissez rien à un domaine, comment achetez-vous? En vous fiant aux vagues références que vous avez entendues par-ci, par-là. Et de qui entend-on le plus parler en informatique?
    • la peur de l'inconnu: on sait ce qu'on perd mais on ne sait jamais ce qu'on gagne. Apprendre les rudiments de Windows a été suffisamment pénible, on ne va pas recommencer avec un autre produit,
    • l'utilisateur final n'a que faire des querelles de spécialistes et ne comprend pas pourquoi le fait d'acheter un produit Microsoft constitue un tel crime. MS-DOS est toujours sous Windows 95? La belle affaire! Ce qui compte, c'est que ca fonctionne.

En fin de compte, on s'aperçoit le succès du géant de Redmond tient en une utilisation du penchant naturel des gens, et que le meilleur produit n'est pas forcément le meilleur techniquement.


Microsoft est-il le diable?

Au vu des nombreuses pratiques pas toujours très glorieuses du géant de Redmond, on pourrait se demander si Microsoft n'est pas l'enfer et Bill Gates le diable. La réponse est oui et non. Oui, car le numéro un du logiciel est un véritable dictateur et nombreuses sont les compagnies qui se plaignent de son joug. Non dans la mesure où il est loin d'être le seul. Si cela n'excuse aucunement le géant de Redmond, en faire le suppôt de Satan est exagéré.

En effet, tous les géants informatiques se comportent en tyrans. A commencer par IBM, qui pendant longtemps a écrasé ses clients de tout son poids et de toute son arrogance (c'est d'ailleurs ce qui a entraîné sa chute). Big Blue était même réputé pendant ses années de gloires pour faire renvoyer les directeurs informatiques réticents. La réputation d'Oracle, autre mastodonte du monde informatique, n'est pas meilleure. A chaque nouveau géant on découvre un nouveau dictateur qui fait tout pour garder son trône et s'agrandir. Mais est-ce unique au monde informatique?

Un exemple plus récent est celui de... Netscape! Si, à première vue, cela peut surprendre, Netscape a bel et bien une mentalité de dictateur. En effet, on retrouve toutes les composantes caractéristiques: création de ses propres normes propriétaires "améliorant" les normes existantes, refus de supporter les normes concurrentes, délires mégalomanes. Ainsi, les plug-ins de Netscape Navigator ont les mêmes inconvénients que les contrôles ActiveX de Microsoft: ils sont aussi peu sécurisés, aussi peu portables et tout aussi propriétaires. Une phrase très révélatrice du PDG de Netscape est la suivante: "je vois de la place pour deux Microsoft, et je veux être le deuxième". Si Netscape n'est pas plus tyrannique, c'est tout simplement parce qu'il ne peut pas se le permettre.

La seule différence entre Microsoft et les autres dictateurs serait peut-être l'agaçante manie qu'a le géant de Redmond de faire peu d'erreurs, et de se rattraper très vite quand il en fait une.


Bill Gates va-t-il devenir maître du monde?

Dans ces conditions, qu'est ce qui va empêcher Bill Gates de diriger le monde? En fait, il en est encore loin, car en dehors de son marché traditionnel ses ressources ont nettement moins d'impact:

Ressources financières: si dans tous les métiers l'argent reste le nerf de la guerre, ce n'est jamais suffisant. Il ne suffit pas d'allonger des milliards de dollars sur la table pour conquérir un marché. Si Microsoft a investit un milliard de dollars dans Comcast, il n'en n'a pas pour autant fait un vassal. Autre exemple, le fait que Bill Gates possède des droits sur de nombreuses oeuvres d'art comme celles de Léonard de Vinci est beaucoup moins important que cela en a l'air. Car le but de Bill Gates en achetant ces oeuvres n'était pas de se faire directement de l'argent avec mais d'avoir du poids face aux partenaires potentiels lorsqu'auront lieux les alliances pour offrir une offre globale (abonnement téléphonique, à Internet, à la télévision par câble et à d'éventuelles images pour écrans muraux - d'où l'intérêt des images). Dans cette optique, l'attrait supplémentaire qu'apporte un bouquet en fournissant les images des oeuvres de Léonard de Vinci reste minime par rapport au bouquet qui fournira les images de la NBA, des Spice Girls et des acteurs de la série télévisée Friends.

Savoir vassaliser ses partenaires: c'est une des ressources qui s'émousse le plus en dehors de son secteur historique, en particulier parce que Microsoft n'est plus en aussi bonne position de force. C'est ainsi que les plus gros câblo-opérateurs américains tels que TCI ou Time Warner ont clairement fait savoir à Bill Gates qu'il était hors de question que celui-ci impose Windows CE sur le marché du set-top boxes comme Windows s'est imposé sur le marché du PC.

Savoir exploiter la technologie des autres: là encore, cette ressource perd de sa puissance en dehors du marché de l'informatique. Car il ne suffit pas d'acheter des parts dans un opérateur télécom pour devenir un géant du secteur. Il ne suffit pas d'acheter plusieurs images pour devenir le roi du contenu.

Savoir parler à l'utilisateur: si le géant de Redmond sait parler à l'utilisateur de PC, il ne sait pas parler au quidam moyen comme savent le faire les chaînes de télévision. Mais c'est une des ressources les plus facilement transposables à d'autres marchés, d'autant plus que le géant de Redmond possède à ce titre un précieux atout avec son cofondateur Bill Gates. En effet, la popularité de ce dernier en tant qu'homme le plus riche du monde lui procure une publicité non négligeable (lire à ce sujet le dossier Le PDG de fait pas le moine).

Mais Microsoft garde dans sa manche sa plus précieuse ressource: Savoir se placer. Celle qui l'a porté là où il se trouve. Et on peut faire confiance à Microsoft pour se placer du mieux qu'il peut et pour développer de nouvelles ressources qui lui permettront de mieux attaquer aux marchés qu'il désire conquérir.


(1) si la presse professionnelle internationale reste dans l'ensemble sérieuse - le public y est nettement moins facile à berner - la presse spécialisée grand public n'a trop souvent que de presse que le nom.

(2) le service marketing d'une entreprise a pour but de transformer un produit banal en produit révolutionnaire (pas de quoi se scandaliser, ils sont payés pour ca après tout). Par contre, c'est au journaliste de faire du "rétro-marketing" en enlevant l'emballage marketing afin de livrer à ses lecteurs un aperçu du produit original.

(3) soi-disant spécialiste de l'informatique, le cyber-plouc ressemble un peu aux médecins du moyen âge: il utilise tout un tas de termes savants (qu'il ne comprend d'ailleurs pas) pour masquer son ignorance en la matière.