Le démantèlement d'un monopole, fin d'un diktat?

Laurent POULAIN


Retour au Sommaire On place généralement beaucoup d'espoirs lors du démantèlement d'un monopole. Mais la réalité n'est hélas pas aussi joyeuse et on se rend compte un trop grand nombre de fois qu'au bout du compte, pas grand-chose n'a changé ... quand ca n'a pas empiré.

Il existe deux raisons à cela:
  • un dictateur a la vie dure,
  • on chasse parfois un dictateur pour en couronner un autre.

Un dictateur a la vie dure

C'est un fait maintes et maintes fois vérifié: ce n'est pas parce qu'un monopole est démantelé sur le papier que les choses vont s'améliorer. Car il ne faut pas oublier la base installée.

En France, nombreux furent les internautes qui attendaient avec impatience la déréglementation des télécoms de 1998 pour faire un pied de nez à France Télécom. Mais le 31 décembre 97 à minuit, les tarifs n'ont malheureusement pas baissé tout d'un coup. Pire, les communications locales ont même augmenté (tant pis pour la communauté internaute amateur française), sans que les concurrents ne proposent d'alternative moins chère sur ce marché. Car si la concurrence commence effectivement à pointer le bout du nez sur le marché des communications longues distances et internationales - les marchés les plus lucratifs - France Télécom reste le maître du réseau local et en profite pour se rattraper au dépend principalement des particuliers.

On trouve le même scénario aux Etats-Unis où la Telecom Reform Act de 1996 (sensée combattre les monopoles locaux qui gangrènent le paysage télécom américain) n'a pas réellement bouleversé les règles. A tel point que la FCC (Federal Communication Commission) a récemment assoupli la Reform Act afin d'attiser encore plus la concurrence.

Dans le monde de l'informatique, les nombreux procès auxquels doit faire face Microsoft font espérer à de nombreuses personnes que la loi antitrust soit appliquée et que le géant de Redmond soit enfin démantelé. Et alors? Si ce serait une bonne chose dans la mesure où cela empêcherait le géant de Redmond d'abuser de pratiques anticoncurrentielles, cela n'irait pas beaucoup plus loin. Imaginons en effet que Microsoft soit divisé en plusieurs compagnies: une pour le système d'exploitation, une pour les applications bureautiques, une pour les logiciels dédiés au Web, etc... Que Microsoft soit en morceaux ou pas, Windows n'en reste pas moins omniprésent sur le poste client et Office reste de loin le leader des suites bureautiques. De la même manière, cela ne va pas empêcher Windows NT de gagner du terrain sur le marché d'Unix au fur et à mesure de la montée en puissance des PC. Il n'y a guère que Netscape qui peut caresser un espoir dans la mesure où la suite Web de Microsoft n'est pas aussi implantée que le reste des produits du numéro un du logiciel.


Chasser un dictateur pour en couronner un autre

Parfois cependant, on arrive à se débarrasser de la compagnie tyran. Mais c'est souvent pour retomber dans une autre dictature. C'est ainsi que vers la fin des années 80 le monde de l'informatique a fêté la chute d'IBM... pour voir Microsoft devenir tyran à la place du tyran.

L'exemple le plus frappant est certainement le démantèlement d'AT&T: En 1984, la loi antitrust a été appliquée pour mettre un terme au monopole d'AT&T sur le territoire des Etats-Unis. La FCC (Federal Communication Commission) obligea alors le géant à se cantonner au domaine des communications longues distances et internationales. Pour s'occuper des communications locales, la FCC mit sur pied à partir des restes de l'empire AT&T des opérateurs locaux, surnommés baby bells, chacun ayant un territoire bien déterminé. Mais ce à quoi la FCC n'avait pas pensé, c'est que les Etats-Unis avaient troqué un monopole national contre plusieurs monopoles locaux. Résultat: si les prestations fournies par les trois gros opérateurs longues distances (AT&T, MCI et Sprint) baissèrent du fait de la concurrence, les coûteuses interconnections aux réseaux locaux des baby bells contribuèrent bel et bien à une hausse des prix.

Et si demain un éventuel démantèlement de Microsoft permet à Netscape de retrouver sa place de leader non menacé sur le marché du Web, est ce que cela sera une bonne chose? Car il ne faut pas oublier qu'avant l'arrivée de Microsoft, la firme de Marc Andresseen n'a jamais été champion de l'ouverture (elle ne l'est déjà pas tellement à l'heure actuelle). Jim Barksdale, PDG de Netscape, a d'ailleurs dit à l'époque "je vois un marché pour deux Microsoft. Et je veux être le deuxième". No comment.


Conclusion

Il ne faut pas se leurrer: aucune compagnie n'a pour but le bien de l'humanité. Quelque soit le leader, celui-ci se comportera comme un tyran s'il se trouve en position d'hégémonie. La meilleure solution est encore un oligopole. Car si trop peu de concurrents entraîne un monopole - avec toutes les dérives que cela implique - une concurrence trop forte signifie en général une baisse de la qualité et des concurrents aux reins moins solides et moins à même d'investir. Un oligopole de trois concurrents constitue dans beaucoup de domaines un bon milieu qui, s'il n'est pas parfait, évite quand même les excès. Ce n'est pas pour rien que dans le monde des télécom, on s'est aperçu que la baisse des prix était significative à partir de trois concurrents sérieux.