La guerre du browser Web

Dernière mise à jour: 25 janvier 1998

Laurent POULAIN


Retour au Sommaire Depuis que Microsoft, fermement décidé à devenir le leader du Web, a déclaré la guerre du browser Web la vie n'est pas facile pour Netscape qui a le plus grand mal à ne pas reculer devant les assauts continus du géant de Redmond. Résumé de cette partie d'échec.

Client vs. Server

Avant tout, il faut savoir que comme dans toute bataille liée au client-serveur, il faut faire en choix soit en favorisant le client au détriment du serveur soit l'inverse. La question que se posent chacun des protagonistes est s'il faut que le programme client fonctionne avec les ou des serveurs concurrents (favorisant ainsi sa gamme client au détriment de sa gamme serveur) ou s'il doit uniquement fonctionner avec sa gamme de serveurs (favorisant ainsi son serveur au détriment de son client)?

Et c'est là la source d'un cruel dilemme pour Netscape, car les deux marchés sont tous deux importants que complémentaires. En effet, si le marché du serveur est capital d'un point de vue financier (surtout depuis que Netscape a décidé de rendre son browser gratuit), le marché du browser reste une question de prestige: quand on sait que sur le marché du serveur Web Netscape est loin d'être le leader - 12% du marché contre 16% pour Microsoft et 50% pour Apache (1) - la compagnie de Jim Barksdale ne peut se permettre de devenir le challenger sur le marché du browser - son marché historique - faute de quoi elle ne pourrait plus se proclamer le leader du Web.


1er coup: Netscape se repose sur ses lauriers

L'arrivée à reculons de Microsoft dans le monde Internet (voir à ce sujet la culture Microsoft au chapitre stratégie Internet) n'a pas beaucoup inquiété Netscape, si bien que celui-ci a continué à tranquillement sortir des nouvelles versions de son browser Web, Navigator, sans trop se soucier de son adversaire. Et bien qu'Internet Explorer soit gratuit, les bides des versions 1.0 et 2.0 n'ont pas contribué à une prise de conscience du danger chez le numéro un du browser Web.


2e coup: Microsoft rattrape Netscape

Seulement voilà, le géant de Redmond a su faire preuve de persévérance. Et si les précédentes versions n'ont pas rencontré un franc succès, Internet Explorer 3.0 (IE3) a marqué un tournant, et ce pour plusieurs raisons:

  • avec l'arrivée de cette troisième mouture, il a été presque unanimement considéré qu'Internet Explorer avait rattrapé Netscape d'un point de vue qualité,
  • Microsoft a lancé avec IE3 sa norme ActiveX qui, si elle n'a pas été couronnée de succès, a symbolisé le début d'une politique Internet sensée de la part du géant de Redmond,
  • enfin et surtout, le géant de Redmond s'est lancé dans une politique de distribution fort agressive, que ce soit auprès des fournisseurs d'accès Internet (2) ou des vendeurs OEM (3).

Résultat des courses: c'est à partir de la sortie d'IE3 que les parts de marché de Navigator ont commencé à chuter. Si ce dernier conserve quand même une part de marché majoritaire, la pente est tout sauf bonne et personne ne peut assurer le futur de Netscape.


3e coup: distancer le géant de Redmond

Profitant du fait que la firme de Bill Gates, empêtrée dans des affaires de sécurité liées à IE3, repousse sans cesse d'Internet Explorer 4, Netscape sortit courant 97 sa nouvelle mouture de browser Web, Communicator (comprenant Navigator 4), ainsi que la dernière version de sa suite de serveurs Internet, SuiteSpot 3.0. Car le but de la manoeuvre était de redistancer Microsoft, dont le browser Web ne s'était que trop dangereusement rapproché techniquement de Navigator 3.

Comme c'est sur le marché des serveurs où Netscape se fait le plus d'argent et que favoriser une configuration tout-Netscape est toujours plaisante, l'éditeur a décidé de favoriser le serveur. Pour utiliser pleinement les possibilités de browser Web de Netscape, il faut également les serveurs Netscape.

Mais Netscape n'a pas réussi à sortir Communicator avant IE4 totalement par hasard. En effet, pour accélérer les temps de développement et reprendre une avance technologique, Netscape n'a pas hésité à littéralement gonfler son produit, non pas à coup d'implants de silicone mais à grand coup de plug-ins de vendeurs tiers. De cette manière, Netscape a présenté son produit-phare comme la référence:

  • en matière de browser Web: la guerre du browser Web se jouant comme toujours au niveau des normes, Netscape a donc essayé d'inclure dans Communicator le dernier cri de norme Web. Chasses ton naturel, il reviendra au galop, Netscape a une fois de plus défini sa propre norme 100% propriétaire, avec sa propre version de Dynamic HTML. Une fois de plus, il a prouvé qu'il détestait les normes externes (comme avec son soutient tardif à XML). Cette attitude est typique de Netscape, et démontre à quel point il possède les caractéristiques d'un géant monopolistique tel que Microsoft, même s'il n'en n'a pas les moyens. Mais outre les spécifications de langage, Netscape a inclus de nombreux plug-ins de vendeurs tiers, tels QuickTime (animation), TrueDoc (fontes dynamiques), Cosmo (VRML) et bien d'autres.
  • en matière de client groupware: cette fois, les plug-ins sont quasiment tous de Netscape, que ce soit Netcaster (push model), Calendar ou Conference. Mais, sur ce terrain, la partie ne va pas être facile. En effet, non seulement l'achat des serveurs Netscape associés est indispensable à transformer Communicator en client groupware, mais le secteur est déjà occupé par Lotus et Microsoft, déjà implantés, alors que Netscape vient tout juste de débarquer.
  • en matière de plate-forme client Java: enfin, sautant à pieds joints dans le wagon "Java, le renouveau du client/serveur", Netscape fait tout pour inciter les développeurs à considérer Communicator comme la plate-forme client de choix pour les programmes client/serveur. Pour cela, Netscape a intégré le compilateur Just-In-Time de Symantec, et a enrichi l'API de la JVM (Java Virtual Machine) de Communicator en intégrant Visobroker (Corba), ObjectStore PSE (base de données objet) et Fireworks (image & sons). L'image que veut donner Netscape est la suivante: avec Communicator, des applications Java peuvent communiquer avec le serveur via Corba, stocker en local les préférences de l'utilisateur et manipuler des données Multimédia, le tout le plus simplement du monde.

Mais la sortie rapide a un prix

Cependant, si Netscape a réussi à sortir la quatrième mouture de son browser bien avant la firme de Bill Gates, l'enfant terrible du Web en a quand même payé le prix. En effet, qui dit développement hâtif signifie peu de temps passé à l'optimisation du code, avec les implications en termes de bugs et de performances médiocres qui s'ensuivent. Car si Communicator a gagné en fonctionnalités (encore que peu de personnes ne les utilisent toutes), il a surtout gagné en poids. Communicator est en effet devenu un gros monstre dont la taille n'a plus rien à envier aux logiciels Microsoft (il n'y a qu'à comparer sa taille à celle de Navigator 3) et dont les performances ont même diminué - il gère nettement moins bien les grosses pages HTML que ne le fait Navigator 3.

Suite au mouvement de protestations des utilisateurs, Netscape a fait à moitié marche arrière en livrant une version allégée de son browser Web ne comprenant que la partie browser. Mais avec ou sans tous ses plug-ins, Navigator 4 reste un browser lourd et buggé.


4e coup: la réponse du berger à la bergère

Il était évident que si Microsoft devait sortir son browser bien après celui de Netscape, il allait bien préparer le terrain afin d'infliger à son adversaire un revers aussi douloureux que possible. C'est ce qu'il a tenté de faire avec IE4, qui possède deux avantages sur Communicator:

  • A la différence de Netscape, Microsoft a réussi à donner un look nouveau à son browser Web et à lui donner de nouvelles fonctionnalités que les utilisateurs ont apprécié. De son côté, Communicator n'a pas apporté grand-chose en dehors des divers modules somme toute optionnels,
  • l'intégration avec le gestionnaire de fichier de Windows a pour but de livrer de facto IE4 avec toute nouvelle version de Windows, barrant un peu plus la route à Communicator.

Hélas pour le géant de Redmond, le DOJ (4) s'est mêlé à la partie et Microsoft a du renoncer à l'intégration forcée de son browser Web à Windows (5). Mais que Netscape ne se réjouisse pas trop vite, Microsoft possède plus d'un tour dans son sac quand il s'agit de mettre des bâtons dans les roues de ses concurrents.


5e coup: Communicator gratuit!

Une fois de plus, c'est en profitant des malheurs de sont ennemi que Netscape profite pour créer l'événement. Quelques jours seulement après un premier accord entre le DOJ et Microsoft, Netscape déclara (le 22 janvier) que Communicator devenait gratuit, à l'instar d'Internet Explorer. Mais la compagnie a même été plus loin que Microsoft en annonçant que la version 5.0 serait dés sa disponibilité en version beta soumise à la GPL (6) et donc livrée avec le code source. Netscape dans l'histoire se recentrant sur le marché des serveurs Internet.

Les raisons de cette manoeuvre très subtile sont multiples:

  • raison concurrentielle: difficile de résister face à Internet Explorer qui est gratuit,
  • raison technique: en se soumettant à la GPL, Netscape s'attire les faveurs du monde informatique "underground" avec lequel il s'était coupé en livrant des produits sans cesse plus lourds et plus buggés. Ainsi, Netscape peut espérer bénéficier d'un soutien actif d'une partie non négligeable de la communauté anti-Microsoft (communauté Linux par exemple): des centaines de programmeurs vont lui débugger, lui optimiser et lui porter son browser gratuitement, rien que pour avoir leur nom sur un browser aussi célèbre que Navigator - et pour embêter Microsoft. Il n'est pas impossible que même Microsoft s'y mette aussi (voir plus bas),
  • raison technique #2: en livrant le code source, Netscape ajoute un argument technique en permettant la personnalisation de son navigateur,
  • raison financière: s'il perd évidemment de l'argent dans cette affaire, la somme reste limitée. En effet, le browser Web n'a compté en 97 que pour 13% du CA total (et ca ne pouvait qu'aller en diminuant). Par contre, non seulement Netscape économise sur les équipes de développement (fini les portages sur les plates-formes exotiques - voir raison technique), mais elle augmente également son budget publicité. Car plus le browser Web est répandu, plus les recettes de publicité augmentent,
  • raison marketing: encore une fois, le marché du browser Web n'est plus une question de rentabilité mais une raison de prestige. Et face à la montée croissante d'Internet Explorer, Netscape se devait de montrer que son produit-phare est loin d'être enterré comme le prévoyait beaucoup de monde.

Autre annonce de la firme de Moutain View: l'abandon du développement de sa machine virtuelle Java, laissant à ses clients le choix de la JVM. Il est évident que si Netscape peut livrer le code source de son navigateur, il ne peut faire de même avec Java, celui-ci ne lui appartenant pas. Mais le but est également de se désengager du conflit Java: que le client veuille du Java à la sauce Sun ou à la sauce Microsoft, ce n'est plus le problème de Netscape qui désormais compte les points.

En conclusion, que ce soit en permettant à de nombreux développeurs de par le monde de faire reprendre à son produit-phare une sérieuse avance technologique ; que ce soit en devenant spectateur de la bataille autour de Java plutôt que d'être combattant (prenant forcément des coups), Netscape a joué ici un excellent coup.


Et le 6e coup?

Devant cette manoeuvre, on peut se demander quelle va être la riposte de Microsoft (s'il y en a une). Sur ce point-là il n'est pas impossible qu'il applique la stratégie du cheval de Troie (voir à ce sujet Je t'aime, ô ennemi) qui consiste à "supporter" Navigator en y apportant ses propres "améliorations" afin de mieux l'orienter. Si d'un certain sens cela apporterai de l'eau dans le moulin de Netscape ("vous voyez, même Microsoft modifie notre browser"), cette tactique possède de nombreux avantages:

  • Faire que Navigator supporte enfin toutes les normes de Microsoft (Active Documents, CDF, ...): en agissant ainsi, le numéro un du logiciel favorise ses serveurs. Certes, au détriment de son browser Web, mais qui s'en soucie dans la mesure où il ne gagne pas d'argent avec Internet Explorer. Si le but n'est pas de rendre Navigator meilleur qu'Internet Explorer, le but est de pousser les utilisateurs à goûter aux joies des normes Microsoft. Une fois ceux-ci habitués aux Active Documents et à CDF, le géant de Redmond se fera une joie de leur faire comprendre que s'ils veulent réellement utiliser à fond les possibilités de ces normes, ils feraient mieux de passer à Internet Explorer.
  • Lier Netscape à Windows: il est évident que si le géant de Redmond modifie Netscape, c'est pour intégrer celui-ci à l'environnement Windows.
  • Voler une partie de la vedette à Netscape: on peut imaginer que si Microsoft se met à proposer une version "améliorée" de Navigator, il va présenter celle-ci comme la meilleure version de Navigator ayant jamais existé, et se proclamer du même coup "leader du browser Web".

Car il ne faut pas oublier que si le browser reste pour Netscape une question de prestige, pour la firme de Bill Gates ce n'est aucunement une fin mais un moyen. En effet, ce qui importe le plus pour le géant de Redmond est que le browser Web soit lié à Windows et qu'il en ait suffisamment le contrôle pour imposer ses normes. Alors qu'en développant un plug-in pour Navigator (7) il n'aurait été qu'un vendeur tiers de Netscape (un de plus), le fait de disposer du code source lui permet de pleinement contrôler le produit et de se présenter comme acteur majeur du "monde Navigator". Et il est sans doute plus important pour Microsoft de se contenter d'un taux de pénétration 20%/60% (Internet Explorer représentant 20% du marché des browsers Web et 80% des browsers sous Windows supportant les normes Microsoft) que d'un ratio 40%/40% (seul Internet Explorer supporte les normes Microsoft). En fait, proposer sa propre version de Netscape reviendrait à appliquer exactement la même tactique que Microsoft a appliquée au Web et à Java.

Evidemment, il paraît tout simplement étrange voir peu probable que "l'ogre de Redmond" se penche sur le produit-phare de son grand ennemi et qu'il sorte des produits sous la GNU Public Licence (le GNU étant un ennemi juré de Microsoft). Et alors? En 1995, la première personne de chez Microsoft qui a osé suggérer de livrer des produits Web gratuitement s'est fait traité de communiste par Bill Gates.


(1) Apache est le nom d'un serveur Web gratuit et d'excellente qualité, très répandu dans le monde Unix.

(2) comme par hasard, plusieurs états des Etats-Unis, l'Europe et le Japon sont en train d'enquêter sur d'éventuelles pratiques de concurrence déloyale à ce sujet.

(3) d'où le procès entre le DOJ (Department Of Justice) et Microsoft.

(4) Department Of Justice: équivalent américain du ministère de la justice.

(5) Lors d'un premier accord avec le DOJ, le géant de Redmond a accepté de proposer à ses vendeurs OEM une version de Windows dépouillée d'Internet Explorer ou de leur permettre d'inclure un programme de désinstallation de celui-ci.

(6) GPL (GNU Public Licence) ou copyleft: tout logiciel soumis à la GPL est soumis aux règles suivantes:
- aucun prix n'est fixé, c'est-à-dire que n'importe prix peut soit fournir le logiciel gratuitement soit le vendre au prix qu'il désire,
- le logiciel doit cependant être livré avec le code source,
- n'importe qui peut modifier le logiciel, le logiciel résultant tombant lui aussi sous les termes de la GPL.

(7) Microsoft avait prévu de créer un plug-in pour Navigator implémentant le support ActiveX. Cependant, ce plug-in n'a jamais vu le jour.