Le PC, tueur de constructeurs d'ordinateurs

Laurent POULAIN


Retour au Sommaire L'histoire du PC est remplie de cadavres de constructeurs d'ordinateurs. Jusqu'alors, aucun constructeur d'ordinateur [non compatible PC] n'a gagné contre le rouleau compresseur qu'est le phénomène PC.

Mais avant d'aller plus loin, il faut d'abord comprendre ce qu'on entend par PC. Car l'industrie du PC ne comprend pas seulement le tandem Microsoft et Intel, c'est aussi des centaines de constructeurs/assembleurs, de fabricants de composants et d'éditeurs de logiciels.


A tout seigneur, tout honneur

Ce fut IBM, créateur du PC, qui fut le premier à subir les attaques de sa propre création! Le PC fit même mordre la poussière au géant d'Armonk trois fois, avec successivement le PC Junior, le PS/2 et le PowerPC. Dans les trois cas Big Blue proposa sa solution propriétaire et à chaque fois il essuya un refus, tant par les utilisateurs que par l'industrie du PC peu résolue à suivre le géant. Les trois architectures furent toutes des bides spectaculaires.


Les constructeurs de micro-ordinateurs non compatibles PC

Le PC fut le premier micro-ordinateur à usage 100% professionnel, ce qui le fit initialement évoluer dans un monde bien à part, à la fois loin du monde de la micro-informatique (à l'époque quasiment ludique) où il était trop cher et pas assez adapté, et également loin du monde des autres ordinateurs professionnels où il n'était pas assez puissant.

Ce ne fut que vers la fin des années 80 que le PC s'attaqua sérieusement au marché des particuliers. C'est à partir de cette date que commença le massacre. Car si le PC était à l'époque encore cher, avec des possibilités graphiques et sonores pauvres ainsi que pourvu d'une logithèque ludique pauvre, le PC sut évoluer rapidement et dans le bon sens. De leur côté, les autres micro-ordinateurs n'ont pas su évoluer suffisamment vite. Peu de constructeurs n'arrivèrent à passer à la seconde génération de micro-ordinateurs (1). Mais aucun d'entre eux ne réussi vers la fin des années 80 à évoluer de nouveau pour contrer le PC.

Résultat: en l'espace de quelques années, tous les constructeurs de micro-ordinateurs non compatibles PC se firent littéralement étriper par le PC. Commodore tomba sur le champ d'honneur et mit la clé sous la porte il y a quelques années. Atari battit en retraite et se recantona timidement sur le marché des consoles de jeux. Amstrad, qui s'essaya pendant un temps aux PC, jeta l'éponge face à la concurrence taiwanaise. Quant à Apple, seule grosse compagnie qui ait échappé au massacre, si elle a réussi à redresser la barre et à survivre, elle n'a sans doute aucune chance de redevenir le leader qu'elle était.

Alors que le monde de la micro-informatique non compatible PC était constitué de dizaines de constructeurs, ce monde ressemble aujourd'hui à un cimetière. Seuls restent des micro-ordinateurs marginaux tels que l'Acorn ou le BeBox, réservés à une poignée de passionnés.


Les stations Unix

Maintenant que le PC a atteint son prix plancher en écrasant au passage tous les micro-ordinateurs s'étant trouvés sur son chemin, le PC s'attaque maintenant aux stations Unix. Une fois de plus le PC évolue dans le bon sens, et à une rapidité surprenante: sa puissance augmente sans cesse et commence à rivaliser avec les stations de travail, son architecture s'est considérablement améliorée, et il s'est enfin doté d'un système d'exploitation décent avec Windows NT, avec les applications qui vont de pair. Malheur aux constructeurs de station Unix qui se feront rattraper par le PC, le résultat ne sera pas beau à voir.

A ce sujet, tous les constructeurs de stations Unix ne sont pas tous logés à la même enseigne. Si des entreprises comme HP ou IBM sont suffisamment grosses et diversifiées pour se permettre de pactiser avec le PC (2), il n'en n'est pas de même pour les entreprises comme Digital et Sun qui sont se focalisent exclusivement sur la vente de matériel.

Les premiers blessés sont déjà rampants sur le sol. Silicon Graphics, il y a quelques années la coqueluche des stations graphiques, est en proie à de sérieux problèmes, en partie du fait de la concurrence de plus en plus rude des stations Windows NT haut de gamme.

Sun

Un des constructeurs ayant le plus de soucis à se faire pour son avenir est certainement Sun. Bien que surfant sur la vague Java qu'il a admirablement su soulever, le constructeur ne pourra éternellement rivaliser face au PC. En effet, si demain il est possible avec un serveur PC de supporter un million d'utilisateurs simultanés (ce qui arrivera tôt ou tard, ce n'est qu'une question de temps), Sun aura beau proposer des serveurs pouvant supporter des milliards d'utilisateurs simultanés, il risque de boire le bouillon.

L'attitude que Sun a à l'heure actuelle qui consiste à se railler du PC est tout simplement suicidaire, et le fait que SunSoft pousse mollement Solaris Intel (le système d'exploitation de Sun sur PC) est une erreur stratégique fondamentale.

La position de Sun est la même que celle de Silicon Graphics il y a quelques années: le constructeur est à l'heure actuelle en pleine gloire. Mais s'il reste dans sa culture de constructeur de matériel et persiste à ignorer le PC il va au devant de sérieuses difficultés, car il a fort peu de chances de gagner un combat contre cette architecture.


Conclusion

Le PC, véritable ordinateur mutant tueur, ne s'est pas imposé dans l'arène de combat qu'est (qu'était?) la micro-informatique sans raison. En effet, le PC a apporté un système véritablement ouvert à une époque où ses adversaires prônaient des solutions 100% propriétaires. C'est la première architecture ouverte supportée par un pan de l'industrie aussi large. Le PC est une bête sauvage, sans constructeur officiel ni copyright.

Mais Microsoft et Intel ne comptent pas laisser la bête libre et indomptée longtemps et ont déjà entrepris une opération de dressage. Les premiers signes de cette tentative sont apparus il y a quelques années et se sont multipliées depuis. En effet,

  • la plupart des PC de grandes marques portent maintenant fièrement le logo "conçu pour Windows 95" et sont livrés en standard avec les produits Microsoft,
  • Intel, qui a déjà conquis le marché de la carte-mère, bus PCI et chipset propriétaire à l'appui, commence à s'attaquer au marché des cartes graphiques,
  • sur les claviers de nombreux PC on a vu apparaître de nouvelles touches arborant le logo Windows et dont l'usage est strictement réservé à ce système d'exploitation,

Mais le but n'est certainement pas une simple unification du monde du PC pour le bien de tous. Le but est surtout de poser ses licences sur l'architecture complète du PC, afin de faire payer des droits à toute compagnie étant liée de prêt ou de loin au PC (à quand le Trademark à côté du PC?). Le tandem Wintel aurait tort de se priver d'essayer: jusqu'alors, il n'a reçu que peu de résistance. De plus, cette source supplémentaire de revenus lui sera fort utile pour confirmer sa croissance spectaculaire, le renouvellement des PC ne pouvant éternellement supporter une telle croissance (voir à ce sujet le dossier Fuite en avant de la micro-informatique).

Reste à savoir si la bête va se laisser dompter. Car la force du PC ne tient pas qu'à Microsoft et à Intel. Elle est également due aux centaines de compagnies qui supportent chaque jour cette architecture. Tout sera une histoire de rapport de force.

Et c'est dans ce contexte que Sun fait une erreur stratégique capitale en dédaignant le PC. Car en promouvant avec un peu plus d'ardeur son système d'exploitation sur PC, il peut s'attirer les faveurs de nombreux acteurs du PC, excédés par les pratiques de plus en plus tyranniques de Microsoft, mais contraints de pactiser avec le géant de Redmond sous faute de se marginaliser.


(1) Seuls Apple, Commodore et Atari y parvinrent avec des produits basés sur l'excellent processeur 68000 de Motorola. Sinclair - qui avait pourtant triomphé avec ses micro-ordinateurs de première génération - s'y cassa les dents avec le Sinclair QL.

(2) Tels HP et IBM qui ont décidé de s'impliquer fortement autour de Windows NT, gardant leurs serveurs Unix mais abandonnant plus ou moins tacitement leurs stations de travail Unix.