Acteurs et Alliances des Futures Autoroutes de l'Information (Carte de ce dossier)

Les Opérateurs Télécom

Le paysage télécom américain


Retour au Sommaire Le paysage télécom américain est très intéressant à étudier car, au cours de ces dernières décennies, il a représenté les trois principales topologies de paysages télécom:
  • Le monopole national (jusqu'en 1984), parfaitement représenté par l'hégémonie d'AT&T aux Etats-Unis (et dans le monde) avant son démembrement.
  • La fragmentation horizontale (1984 - 1996): du fait de la loi anti-trust, AT&T fut démembré en plusieurs division. AT&T lui-même fut restreint aux communications longues distances et internationales, alors que Ma Bell, sa division locale, fut scindée en sept opérateurs: les fameux RBOC (Regional Bell Operating Company), également connus sous le nom de Baby Bells. Cette période s'est traduit par une multiplication des monopoles, chaque RBOC ayant le monopole des communications locales (et donc des points de départ et d'arrivée des communications longues distances) sur son territoire.
  • L'intégration verticale (depuis 1996) qui est la tendance prônée par la Telecom Reform Act de l'administration Clinton (février 1996). Avec ce paysage télécom, on trouve quelques gros opérateurs, chacun essayant d'avoir pied sur tous les marchés ainsi que de maîtriser toutes les technologies télécom. Cette intégration est souvent accompagnée par une tendance à la concentration d'entreprises. De fait, depuis la Telecom Reform Act, de nombreuses fusions importantes ont eu lieu:

Le paysage américain possède deux particularités. La première est que contrairement aux pays d'Europe, aucun opérateur ne possède de réseau couvrant le territoire entier. La seconde est son nombre de telcos: les Etats-Unis comptent littéralement des milliers d'opérateurs télécom.

Parmi les opérateurs à connaître, il y a bien évidemment AT&T qui, s'il a perdu son monopole national, reste le plus gros telco américain et le second plus gros telco mondial derrière le japonais NTT. Ses concurrents directs sont les opérateurs longues distances WorldCom et Sprint. En marge des opérateurs longues distances on trouve les 7 Baby Bells (4 depuis des fusions): Bell Atlantic / Nynex, BellSouth, SBC / Pacific Telesis / Ameritech, et US West. Finalement, il existe deux autres gros opérateurs avec GTE (principalement local et cellulaire) et AirTouch (opérateur cellulaire).

Parmi tous ces telcos, on peut distinguer quatre gros mastodontes, pour la plupart issus de fusions:

  • AT&T: premier opérateur américain sur le marché des appels internationaux et longues distances, AT&T est également l'un des plus gros opérateurs cellulaires des Etats-Unis. Il s'attaque férocement au marché des communications locales par le biais du câble: le géant a en effet racheté les câblo-opérateurs TCI et MediaOne, et a signé un partenariat avec Time Warner pour utiliser le réseau câblé de ce dernier,
  • WorldCom: initialement principalement focalisé sur son backbone Internet (il détient le plus gros backbone au monde), WorldCom a grossi principalement par le biais de fusions. Il a racheté son concurrent MCI (alors second plus gros opérateur longue distance), et prévoit de racheter Sprint,
  • Bell Atlantic / GTE: une fois la fusion effectuée, l'opérateur couvrira à la fois une partie non négligeable du réseau local américain, d'autant plus qu'il a créé avec Vodafone AirTouch la joint-venture cellulaire Verizon,
  • SBC: SBC est extrêmement agressif sur le marché du local et par la même du cellulaire. Il a en effet racheté deux des 6 autres Baby Bells.

En 1998, le chiffre d'affaire global des télécommunications aux U.S.A. était de 246 MM$, constitué du marché des communications locales (104 MM$), cellulaires (37 MM$) et longues distances (105 MM$).


Opérateurs longues distances

Fin 1999, la FCC recensait 2032 opérateurs longues distances aux Etats-Unis. Les plus gros opérateurs sont:

  • AT&T: 43,15% du marché en 1998,
  • WorldCom: 25,6% du marché,
  • Sprint: 9,7% du marché avec 17 millions d'abonnés longues distance,
  • GTE: 2,8 millions d'abonnés.

Si les américains n'ont que très rarement le choix de leur opérateur local, ils ont le libre choix de leur opérateur longue distance. D'où une guerre sans merci entre les différents opérateurs pour se voler des clients. De cette bataille en a résulté quelques pratiques néfastes: un démarchage téléphonique intensif pour faire changer le client d'opérateur, ainsi que le slamming et le cramming. Ces deux dernières pratiques existent du fait que l'opérateur local facture à l'utilisateur final des services pour le compte d'opérateurs longues distances. Par conséquent, certaines fraudes sont possibles.

Le slamming consiste à changer l'opérateur longue distance par défaut d'un client à son insu. Par exemple, en mars 1998, un opérateur longue distance a envoyé une liste à l'opérateur local US West, demandant de basculer 4647 clients de Collville (état de Washington) - soit 70% de la population. L'opérateur longue distance affirma ne pas pouvoir fournir dans l'immédiat les formulaires de confirmation, "les clients ayant été démarchés par une société tierce". US West a commencé à effectuer les permutations, comme la loi le lui impose, avant d'arrêter, les fameux formulaires tardant à arriver. Si les opérateurs coupables de slamming sont passibles d'amendes, ils ne sont pas tenus de rendre les sommes gagnées pendant la permutation abusive. Les dernières lois passés ont cependant sensiblement augmenté les amendes pour de telles pratiques.

Le cramming consiste à faire facturer un client pour des services qu'il n'a pas demandé (système de boite vocale, etc.). A noter que les opérateurs locaux sont également souvent fautifs de cramming.

En 1999, le slamming a représenté 52% des plaintes écrites reçues par la FCC, les prix et services 19%, et le cramming 5% (en forte baisse par rapport à 1998).


Opérateurs locaux

Le marché des communications locales américain est des plus originaux qui soit. Au lieu d'avoir comme en Europe un opérateur historique possédant une couverture locale à l'échelle du pays et quelques petits opérateurs, il n'existe pas aux Etats-Unis de telco possédant un réseau couvrant le territoire national. Les opérateurs locaux sont principalement divisés en deux catégories: les ILEC et les CLEC.

Les ILEC (Incumbent Local Exchange Carrier) sont les opérateurs locaux "historiques", les plus gros étant de loin les 4 Baby Bells qui opèrent chacun sur un territoire délimité par la FCC. S'ils n'ont pas un contrôle entier des états au sein desquels ils opèrent (par exemple, Nevada Bell ne couvre que 30% du Nevada), ils couvrent généralement la partie la plus importante ou la plus peuplée.

Les CLEC (Competitive Local Exchange Carrier), quant à eux essaient tant bien que mal de fournir des services face aux ILEC. Ils peuvent soit utiliser leur propre réseau, soit louer celui des ILEC. Si les CLEC développent plus rapidement leur réseau que les ILEC, ils louent des lignes 4 fois plus souvent qu'ils n'utilisent leur propre réseau. Bien évidemment, les CLEC sont surtout présents dans les grandes villes où les réseaux sont les plus rapidement rentabilisés, et particulièrement sur le marché des services spécialisés où les marges sont les plus confortables.

Comme partout, le dégroupage est un élément critique du marché des télécommunications. Depuis 1996, les Baby Bells et GTE sont tenus de louer à prix réduits 7 parties de leur infrastructure, telles que les connexions au central, les switch téléphoniques ou les services d'annuaire. En 1999, sous la pression de la Court Suprême, la FCC a levé certaines restrictions. Par exemple, les Baby Bells et GTE ne sont pas tenus de louer à prix réduits l'équipement pour fournir un accès à Internet haut débit.

Fin 1997, la FCC a recensé pas moins de 1850 opérateurs locaux, dont 1411 ILEC, 103 CLEC et 336 opérateurs locaux divers (355 CLEC recensés en 1998). En 1998, les Baby Bells ont représenté 70% du marché des communications locales et les autres ILEC 27%, soit un total de 96,5% du marché. Même si la part de marché des CLEC augmente, elle reste encore inférieure à 5%. Les plus gros opérateurs locaux sont:

  • SBC: 60 millions de lignes,
  • Bell Atlantic: 22 millions de foyers / 27 millions de lignes,
  • BellSouth: 23,6 millions de lignes,
  • US West: 25 millions d'abonnés,
  • GTE: 23 millions d'abonnés,
  • Sprint: 7,6 millions de lignes.

Pour avoir un ordre d'idée, il existe à l'heure actuelle aux Etats-Unis plus d'une centaine de millions de foyers ayant un abonnement téléphonique, avec un taux de pénétration de 94,1% en 1998. A noter que le nombre d'abonnés n'est pas directement proportionnel au chiffre d'affaire. US West couvre par exemple de nombreuses régions rurales.

Le client ayant rarement le choix de l'opérateur local, un opérateur longue distance ou un CLEC est la plupart du temps obligé de s'interconnecter avec le réseau des ILEC d'origine et d'arrivée de l'appel. Les ILEC sont à ce sujet tenus par la FCC de s'interconnecter. Depuis la mi-1997, les coûts d'interconnexion sont effectués par ligne et par mois, et non plus par minute. On estime qu'en 1999, le coût d'interconnexion d'une communication inter-états était de 3,71 ¢/min (moyenne prenant en compte les principaux opérateurs locaux, la durée moyenne d'un appel, etc.), le prix moyen d'un appel longue distance descendant jusqu'à 9 ¢/min. A l'heure actuelle, environ 30% du prix d'un appel longue distance passe en coût d'interconnection. Cette méthode a permit d'éviter certains dérapages (au Texas, SBC facturait 12 ¢/min de frais d'interconnexions pour chaque terminaison d'un appel longue distance), mais la Cour Suprême à demandé à la FCC de revoir sa copie faute d'avoir fourni suffisamment d'explications sur le calcul des coûts réels d'interconnexion.

Mais certains ILEC profitent de leur monopole et sont parfois passés maîtres dans l'art de la concurrence déloyale. Les plaintes déposées par les CLEC contre les ILEC sont monnaies courante. Qu'il s'agisse de fournir des fichiers clients nécessitant un traitement manuel ou d'imposer des délais déraisonnables, tout est bon pour gêner la concurrence.

Fort de leur position de monopole sur leur territoire historique, les Baby Bells essayent de rentrer sur le marché des communications longues distances. La Telecom Reform Act stipule en effet qu'ils peuvent désormais postuler pour entrer sur ce marché s'il existe une compétition suffisamment active sur leur territoire historique. Jusqu'à présent, quasiment toutes les demandes des RBOC ont été rejetées. La FCC a en effet refusé:

  • le droit à SBC de fournir des services longue distance en Oklahoma (juin 1997),
  • le droit à Ameritech de fournir des services longue distance dans le Michigan (août 1997),
  • la fusion entre AT&T et SBC,
  • le droit à BellSouth de fournir des services longue distance en Caroline du Sud (décembre 1997),
  • le droit à BellSouth de fournir des services longue distance en Louisiane (février 1998, août 1998, octobre 1998),
  • le droit à US West et à Ameritech de s'associer à l'opérateur Qwest pour fournir des service longue distances (septembre 1998).

Seul Bell Atlantic a été autorisé à fournir des services longue distance à New York.


Opérateurs cellulaire

Si le téléphone cellulaire est développé aux Etats-Unis, le particulier américain est bien moins souvent équipé d'un téléphone cellulaire que son homologue européen. A l'heure où France Télécom revend sa division alphapage, de nombreux professionnels américains utilisent encore ce moyen de communication. La principale raison est qu'aux Etats-Unis, aucun opérateur cellulaire ne couvre tout le pays. Le modèle de tarification des communications sans-fil (où celui qui reçoit un appel paye également) a, elle, freiné le particulier.

Quoi qu'il en soit, le marché du cellulaire est le théâtre d'une bataille féroce, et les alliances se forment pour pouvoir couvrir le pays. Les plus gros opérateurs et groupements sont les suivants:

  • Verizon Wireless (24 millions d'abonnés): Verizon est une joint-venture crée par Vodafone AirTouch et Bell Atlantic. Lorsque ce dernier aura racheté GTE, se seront 7.1 millions d'abonnés supplémentaires qui viendront se rajouter au groupe Verizon,
  • SBC (11,2 millions d'abonnés) et BellSouth (5,3 millions) ont regroupé leurs activités cellulaires,
  • AT&T (13 millions d'abonnés)
  • Sprint PCS (6,5 millions d'abonnés)

Cablo-opérateurs

Ils ont des millions d'abonnés à travers les Etats-Unis, ils possèdent leur propre réseau, et afin d'accélérer la déréglementation du marché local, la FCC les a autorisé à fournir des services de télécommunication. Les plus gros câblo-opérateurs sont:

C'est ainsi que MediaOne s'est lancé dans la téléphonie par câble. En rachetant les câblo-opérateurs TCI et MediaOne, AT&T compte s'attaquer au marché du local. Le géant a également signé un accord avec Time Warner pour pouvoir se servir du réseau câblé de ce dernier afin de fournir des services de communications locales. Mais les câblo-opérateurs sont encore loin derrière les telcos. MediaOne, par exemple, ne possède que 50000 abonnés téléphoniques.


Internet

Ne voulant pas freiner la progression d'Internet, la FCC oblige les opérateurs locaux à facturer aux fournisseurs d'accès Internet des coûts d'interconnexion très faibles. Si la téléphonie sur Internet ne représente à l'heure actuelle qu'une partie négligeable des appels longues distances, son essor est tel que tous les opérateurs télécom ont fait pression sur la FCC pour qu'un appel longue distance effectué sur Internet soit taxé des mêmes coûts d'interconnexion qu'un appel traditionnel. Les opérateurs longues distances voient en effet là une concurrence déloyale et opérateurs locaux un manque à gagner (même s'ils gagnent de l'argent du fait des abonnés qui se font installer une autre ligne). Pour l'instant, et malgré les nombreuses plaintes en justices passées par tous les telcos américains, la FCC a tenu bon et refuse de réguler Internet.

Mais un autre sujet de discorde concerne l'accès aux réseaux câblés. De nombreux ISP tels qu'America Online demandent en effet à ce que les câblo-opérateurs soient tenus de sous-louer leur réseau, de la même manière que les ILEC sont forcés de sous-louer leur réseau aux CLEC. AT&T, qui possède dorénavant un réseau câblé étendu, est bien évidemment fermement opposé à de telles pratiques. Si la FCC refuse de réglementer l'accès aux réseaux câblés, un juge fédéral a contraint TCI à ouvrir son réseau câblé à Portland (Oregon), et l'état de Floride a contraint MediaOne à faire de même.


Communications internationales

Les communications internationales ayant de confortables marges, la bataille est farouche pour s'attirer les faveurs des multinationales qui désirent diminuer leur facture.

Lorsque l'on examine les chiffres, il faut être très précis. En effet, pour un opérateur américain, son chiffre d'affaire lié aux communications internationales se compose des appels passés des Etats-Unis vers l'étranger (CA facturé à ses clients américains auquel on enlève les sommes reversées aux opérateurs des pays appelés) ainsi que des appels passés depuis l'étranger vers les Etats-Unis (CA reversé par les opérateurs des pays de provenance des appels).

 

CA 1998
(USA)

Prix moyen facturé aux US

Reversé aux opérateurs étrangers pour les appels des US
(moyenne)

Perçus par les opérateurs US pour les appels vers les US
(moyenne)

Amérique du nord & centrale 3,6 MM$

¢47/min

¢21/min

¢15/min

Amérique du Sud 1,3 MM$

¢71/min

¢40/min

¢44/min

Europe de l'Ouest 2,7 MM$

¢50/min

¢12/min

¢13/min

Asie 3,4 MM$

¢70/min

¢43/min

¢40/min

En 1997, AT&T s'est payé la part du chef avec 8,8 MM$ de chiffre d'affaire facturé aux Etats-Unis (sur un marché total de 16 MM$). WorldCom arrive en deuxième avec 5,1 MM$ (CA de MCI et WorldCom additionnés), et Sprint arrive en troisième avec 1,6 MM$.

Mais comme on le voit, l'opérateur étranger prend une part non négligeable du chiffre d'affaire. Plusieurs opérateurs historiques d'Amérique Latine étant partiellement ou complètement privatisés, la bataille est rude pour essayer d'entrer dans le capital de ces derniers (la communauté hispanique représentant une clientèle non négligeable aux Etats-Unis), d'où une série de prises de participations et d'alliances:

  • WorldCom s'est associé avec l'opérateur historique espagnol Telefonica qui possède la plus grosse implantation en Amérique Latine. Cette alliance n'apporte cependant pas les fruits espérés, et il est possible que le partenariat tourne court,
  • BellSouth possède également une bonne implantation en Amérique Latine, même si l'opérateur reste loin derrière Telefonica.


Laurent Poulain - Les acteurs et alliances des futures Autoroutes de l'Information