Acteurs et Alliances des Futures Autoroutes de l'Information (Carte de ce dossier)

Les Opérateurs Télécom

Evolution du secteur


Retour au Sommaire Ces dernières années ont été les témoins d'une profonde mutation du monde des opérateurs télécom. Si ces mutations sont loin d'être immédiates, elles progressent, lentement mais sûrement, et sont déjà clairement perceptibles. On observe plusieurs changements:
  • une déréglementation du marché,
  • l'arrivée de nouveaux opérateurs venant d'autres secteurs économiques,
  • une baisse des prix.

Une déréglementation du marché

Le premier symptôme de l'évolution de ce secteur est la déréglementation des télécom, qui a déjà constitué la première étape d'une modification des paysages télécom de nombreux pays dans le monde. Le paysage télécom américain est à ce titre très intéressant à étudier car, au cours du temps, il a représenté les trois scénarios possibles de paysages télécom, à savoir:

  • le monopole national, parfaitement représenté par l'hégémonie d'AT&T aux Etats-Unis (et dans le monde) avant son démembrement,
  • la fragmentation horizontale, qui fit suite au démembrement d'AT&T. Cela se traduit par une multitude de petits opérateurs, chacun maîtrisant une technologie donnée et ayant le monopole sur son marché,
  • la fragmentation verticale, qui est la tendance prônée par la Telecom Reform Act de 1996, et où l'on trouve quelques gros telcos, chacun ayant pied sur tous les marchés et maitrîsant toutes les technologies modernes. Cette fragmentation est souvent accompagnée par une tendance à la concentration d'entreprises.

C'est très clairement ce dernier scénario qui arrive à l'heure actuelle. Tous les opérateurs, en même temps qu'ils voient une augmentation de la concurrence, débordent de leur territoire historique. Cette expansion leur permet à la fois de combler les effets de cette nouvelle concurrence et d'espérer grandir encore plus. C'est ainsi que les opérateurs locaux s'attaquent au marché des opérateurs longue distance et inversement. Quant aux monopoles nationaux, alors cantonnés dans leur marché bien protégé, ils sortent de leur ex-chasse gardée pour combler la baisse de revenus due à l'arrivée de la concurrence.

Mais qui dit déréglementation ne dit pas forcément libéralisation sauvage. Par exemple, la Telecom Reform Act stipule que la FCC (Federal Communication Commission) ne doit laisser les opérateurs locaux sortir de leur territoire que s'ils prouvent qu'ils n'y sont pas en situation de monopole. De même, la FCC régule les conditions d'interconnexion entre réseaux afin d'éviter les abus. En d'autres termes, la FCC détermine qui doit licencier et à quelles conditions.

Cependant, il ne faut pas se leurrer: toute déréglementation prend du temps. C'est ainsi que la FCC, un an après le Telecom Reform Act, s'est rendu compte que les changements n'étaient pas foudroyants - le but de la TRA96 était de casser les monopoles locaux. Afin d'accélérer la déréglementation, elle permet maintenant aux telcos étrangers d'investir dans des opérateurs américains. En Angleterre où le monopole de BT a officiellement prix fin il y a plus de 10 ans, la concurrence est encore loin d'être venu à bout de l'opérateur historique. Cable & Wireless, le plus gros concurrent de BT est encore loin de pouvoir couvrir tout le territoire.


L'arrivée de nouveaux opérateurs

Conséquence de la déréglementation, on assiste à l'arrivée de nombreux nouveaux opérateurs. Alors qu'il y a cinq ans le monde des telcos était un club très fermé réservé à une poignée de compagnies multimilliardaires, de nombreuses compagnies ont débarqué dans ce monde devenu un marché de spécialiste.

Le monde des télécom a vu débarquer deux types d'arrivants: de nouveaux opérateurs télécom à part entière et des compagnies provenant d'autres pans de l'industrie. En effet, beaucoup de compagnies possédant déjà une infrastructure réseau telles que des compagnies de chemins de fer (SNCF, Deutsche Bahn), des compagnies des eaux (Vivendi), des opérateurs du câble (Time Warner, Walt Disney Company) ou d'autres grosses sociétés (Bouygues, Daimler-Benz) ont mis un pied dans le monde fort lucratif des telcos, souvent en partenariat avec des opérateurs télécom de longue date.

Paradoxalement, l'arrivée de ces nouveaux opérateurs ne rime pas avec explosion des concurrents. En effet, le métier récompensant la taille, on assiste à une concentration des opérateurs, que ce soit par le biais d'alliances (Concert, Global One), de créations communes de joint-ventures (Cégétel, Bouygues Télécom, Americast) ou de fusions (SBC et Pacific Telesis, Bell Atlantic et Nynex). Pour de plus amples détails sur ces concentrations, se reporter à la cartographie des alliances télécom actuelles.

Cependant, ces regroupements permettent quand même une hausse globale de la concurrence.


Une baisse des prix

Du fait de l'augmentation de la concurrence, les prix ont déjà commencé à baisser. Il y a quelques temps, seules quelques centaines d'entreprises négociaient les prix des appels internationaux tous les 4 ou 5 ans. Maintenant ce nombre est passé à plusieurs milliers pour croître bientôt à des dizaines, voire des centaines de milliers. Il s'est avéré que si la présence de deux concurrents fait baisser les prix par rapport à un monopole, la baisse significative intervient à partir de trois concurrents.

Et les prix vont être amenés à baisser d'avantage - surtout là où les marges sont les plus confortables - l'évolution suis le sens où la distance compte de moins en moins et la durée de l'appel de plus en plus. Principaux marchés touchés: le marché du cellulaire, celui des longues distances et surtout le marché des appels internationaux. C'est en effet un marché où les marges sont à la limite de la décence. Par exemple, une communication transatlantique coûte 1 ¢/min. C'est ainsi qu'en 1997, les communications internationales représentaient en minutes seulement 5% du traffic d'AT&T mais correspondaient à 40% du revenu (sachant que les 60% restants sont principalement des appels longues distances). On peut également assister à la baisse des appels longues distance dans la mesure où c'est la meilleure manière pour les opérateurs possédant un réseau local d'étouffer la concurrence.

Cependant, le marché des appels locaux, lui, n'est pas prêt de baisser. En fait, c'est là ou les marges sont les plus faibles et où la concurrence est la plus difficile. Car câbler tout un tas de particuliers demande d'énormes investissements. Et les nouveaux telcos essaieront d'abord de toucher les entreprises, beaucoup moins dispersées que les particuliers et avec de bien plus grosses factures.

En fait, si la déréglementation a toutes les chances d'être bénéfique à moyen terme, elle peut avoir des effets néfastes à court terme. En effet,

  • les monopoles gardaient le prix des communications locales [plus ou moins] raisonnables en se rattrapant sur les confortables marges des communications longues distances. Mais si celles-ci baissent, les opérateurs ont toutes les chances d'augmenter les communications locales,
  • un monopole ayant à subir la concurrence peut être tenté de dégraisser afin d'être plus compétitif,
  • un gouvernement qui privatise complètement ou partiellement un monopole d'état a tout intérêt à freiner la concurrence. En effet, moins celle-ci sera puissante, plus il pourra espérer tirer un meilleur prix de la privatisation.

Ces tendances sont d'ailleurs déjà perceptibles en France. Les "baisses de tarif" successives de France Télécom ont en fait baisser les appels longues distances aux dépens des appels locaux et surtout des particuliers (quelle entreprise est concernée par la hausse du prix des appels après 22h?).


L'arrivée d'Internet

Enfin, Internet risque d'apporter sa part de bouleversement dans le monde des télécom. Alors qu'il y a quelques années les opérateurs rigolaient quand on leur parlait de téléphonie sur Internet (tout comme IBM rigolait des clones PC au début des années 80 diront certains), ils rient beaucoup moins aujourd'hui. Certes, le phénomène est encore peu important, mais il ne peut aller qu'en s'amplifiant.

Mais pour l'heure, Internet arrive quand même à faire gagner de l'argent aux telcos. En effet:

  • les opérateurs locaux en profitent pour installer des secondes lignes téléphoniques,
  • Internet demande une très grande capacité de câbles. Alors qu'il y a quelques années, les telcos gardaient une partie de leur réseau inutilisée pour éviter une baisse des prix, ils louent maintenant toute la capacité qu'ils peuvent.

Cependant, téléphonie Internet ou pas, le réseau des réseaux prend de plus en plus d'importance pour les télécom. Si à l'heure actuelle les réseaux téléphoniques transmettent pour 80% de la voix et 20% de données, tout le monde s'accorde à dire que dans les 5 ans à venir le phénomène sera inversé. A se demander si les opérateurs télécom ne vont pas abandonner leur technologie actuelle de transmission par circuit pour utiliser la celle d'envois de paquets (comme sur Internet).


Laurent Poulain - Les acteurs et alliances des futures Autoroutes de l'Information